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Yves Manciet

Pionnier de la photographie, Yves Manciet a immortalisé la plupart des personnalités politiques et artistiques lors de sa longue carrière qu’il a débutée en 1946. Présent partout où l’actualité le conduisait, il a parcouru le monde entier, de la Norvège jusqu’à l’Amazonie. Il fut parmi les six photographes accrédités au premier Festival de Cannes en 1946. Agé de 90 ans Il est aujourd’hui sans doute le seul à pouvoir raconter cet événement. Cependant, cet ami de Capa, le légendaire et célébrissime photographe, demeure inconnu des médias. Et pour cause, l’homme aux deux millions de négatifs, comme il l’admet lui-même, n’a jamais su se mettre en lumière. Alors que sa carrière est désormais derrière lui, il s’est enfin décidé à sortir de l’ombre. L’exposition qui sera dédiée à Yves Manciet, à partir de Septembre à la Base Sous-Marine de Bordeaux constitue une belle occasion de rendre hommage à ce photographe trop discret. Nous l’avons rencontré avant cet événement. Entretien.

Que représente pour vous l’exposition qui aura lieu en Septembre à Bordeaux? Peut-on espérer une autre exposition à Paris ?

L’exposition de Bordeaux représente évidemment beaucoup pour moi. Tout d’abord, j’éprouve beaucoup de plaisir à voir, très bien tirés et en grand format, des clichés dont certains sont très anciens. D’une certaine façon en effet, ces photos sont mes enfants, souvent perdus depuis longtemps. Cette exposition me permet également d’effectuer un retour en arrière, de revivre en partie des années disparues. Dans la mesure où je crois que je suis un bon photographe, que l’on apprécie mes œuvres est un plaisir en soi. Je n’ai jamais eu le talent de me mettre en avant, par timidité peut-être, par indifférence aux compliments aussi. Cependant, maintenant que je suis à la fin de ma vie, une vie très remplie, je suis sincèrement heureux qu’on vienne vers moi en me disant: «Pas mal, pas mal...».

J’ai été une sorte de condensé de la profession de reporter photographe : j’ai commencé en 1946 alors qu’il y avait fort peu de photographes et qu’ils étaient mal considérés. Je termine ma carrière alors que le reportage change au point que je ne le reconnais plus. Ce métier m’a apporté beaucoup, beaucoup de joies, de plaisir, de découvertes et d’intérêt mais peu d’argent, hélas...

Quels souvenirs gardez-vous des années 1950?

Je garde d’excellents souvenirs de cette époque dont j'ai photographié tous les gens importants. Bien sûr, il y a eu le père De Gaulle. Comme j’avais fait la résistance et le maquis, il était pour moi le symbole de la France. Le 14 juillet 58, il est allé voir la flotte à Toulon. Moi je travaillais alors pour Jours de France et j'étais sur le bateau qui l'emportait. A un moment, on a entendu une grosse déflagration, un avion qui passait le mur du son. De Gaulle m'a fait signe d'approcher et une fois près de lui il m'a dit: "Vous entendez, Manciet, c'est un avion de votre patron qui passe le mur du son", avant de reprendre ses jumelles. Le lendemain je suis allé à la cellule presse de l'Elysée où travaillait un ancien du journal pour lui raconter cette histoire. De Gaulle connaissait mon nom! Le collègue a rigolé et m'a dit que "le patron" avait voulu tout savoir sur les rares photographes qui devaient être sur le bateau. En lui montrant ma photo, on lui avait parlé de mon parcours de guerre. De Gaulle aurait hoché la tête en disant : "ça va, celui-là est un des miens".

Je l'avais revu en décembre pour le Noël des enfants de l'Elysée. Alors que je me trouvais avec trois autres photographes il nous a croisé et a dit "Bonjour Manciet", et il est passé. Les trois confrères n'en sont pas revenus et moi non plus!

Pouvez-vous nous raconter le premier Festival de Cannes?

A l’époque, je travaillais pour le quotidien L’Espoir de Nice et de Sud Est.

Un matin, le rédacteur en chef, m’a dit : «Je crois qu’il y a quelque chose sur le cinéma à Cannes. Vas-y, fais des photos si cela vaut la peine et dis-moi si je dois envoyer un rédacteur». Ce premier festival de 1946 n’a pas eu beaucoup d’éclat et c’est à peine si on en a parlé dans la presse. Nous n’étions que six photographes. J’étais le plus jeune et je suis d’ailleurs le seul qu’il reste.

En 1947, c’était autre chose : beaucoup d’artistes étaient là et comme nous étions très peu nombreux, les relations entre photographes étaient excellentes. Les paparazzis n’existaient pas. Le mot d’ailleurs n’avait pas encore été inventé. Comme nous avions tous le même appareil, un Rolleiflex et que pour faire des photos, nous devions nous approcher d’un mètre, nous étions tous très polis et amicaux. Tous les artistes étaient alors sur la plage du Carlton et les Cannois n’osaient pas les déranger. Le palais du Festival était construit et nous passions des heures dans ses entrailles. Quand il y avait une fête quelque part une ou deux tables nous étaient réservées et notre appareil avec flash était notre laisser-passer!

C’était le bon temps... La dernière fois que j’y suis allé, pour le cinquantième anniversaire, Paris-Match m’avait envoyé mais nous étions, je crois, deux cent quarante photographes accrédités, sans compter les autres. Comment travailler?

Vous voulez dire qu’à l’époque vous vous situiez à l’opposé de la photographie actuelle des paparazzis ?

Je trouve que le travail des paparazzis n’a absolument aucun intérêt et je ne voudrais pas de l’argent qu’ils gagnent de cette façon : avoir l'accord des personnes photographiées me paraît indispensable. Quand on fait un reportage quand il se passe un événement particulier, on ne va pas demander l'autorisation des gens qu'on photographie car cela n’est pas possible. Cependant, quand on fait des gros plans sur tel ou tel célébrité, j'estime que la moindre des choses c'est de demander. Le métier de photographe était beaucoup plus agréable à l’époque qu'il ne l'est maintenant car aujourd’hui, il y a beaucoup trop de monde sur le marché. Tout le monde a un appareil photo, ce qui a tué le reportage et c’est bien dommage!

Vous avez également photographié de nombreuses personnalités du cinéma... Quels souvenirs en gardez-vous ?

Pendant longtemps j'ai été photographe de plateau dans le cinéma donc j'ai connu toutes les vedettes d'une façon tout à fait professionnelle. Les rapports avec les acteurs étaient souvent très amicaux. Ils me faisaient confiance, donc j'avais accès à beaucoup de choses qu'il serait extrêmement difficile d'obtenir maintenant. J’ai par exemple connu Brigitte Bardot lorsqu’elle avait à peine 17 ans. La première fois que je l’ai rencontrée, elle était chez mon pote Vadim. Elle était alors dans la fraicheur extrême de sa toute jeunesse. Elle était très belle et très rigolote, toujours prête à rire et à plaisanter. Ce qui m'a frappé, à ce moment-là c'était d'une part sa grande gentillesse et d'autre part son amour de la vie, de tous les aspects de la vie qu'elle découvrait alors avec mon ami Vadim.

Comment avez-vous rencontré Robert Capa, le fondateur de l’agence Magnum?

J'ai rencontré Capa en Norvège alors que nous faisions tous deux un reportage sur les pêcheurs des iles Lofoten. Il était comme moi passager sur le "Haakon Iarl". Nous avons échangé sur notre métier, bien sûr, mais nous avons aussi beaucoup parlé de la guerre. Nous somme rapidement devenus amis. Il est vrai que nous avions bien des choses en commun et entre autres, le fait d’être Juif. Il a insisté pour que j'entre à Magnum alors que cela ne me disait rien car je ne me sentais pas à la hauteur.

A Magnum j'étais copain avec des gens comme Cartier-Bresson, un type d'une très grande gentillesse, ou Doisneau mais je ne me sentais pas vraiment dans mon élément : les autres photographes étaient des gens très célèbres et moi qui, à tort peut-être, n’ai jamais aimé me mettre en avant, je ne l'étais pas...

Je n'ai presque rien produit lorsque j’étais à Magnum. J’ai surtout bavardé avec des photographes! Cartier-Bresson m’avait vendu un objectif 35 mm de la marque Zeiss en me recommandant de ne jamais m'en servir. Pourquoi? Parce que d’après lui, il fallait tout faire avec le 50 mm et il avait en grande partie raison!

Peut-être aurais-je dû rester faire mon trou chez Magnum mais toujours est-il que j’ai décidé de partir au Brésil. Capa m’avait proposé qu’on travaille ensemble à son retour d’Indochine car il voulait en finir avec le reportage de guerre. C'est lui qui m'avait offert de travailler avec lui, vous pensez bien que je n'avais pas demandé. On ne demandait pas à Capa mais il offrait volontiers car c'était un homme absolument adorable, d'une très grande gentillesse.

A son offre de collaboration, j’ai dit «Youpi!» mais finalement, l’Indochine a été son dernier reportage. (Capa a sauté sur une mine anti-personnel en Indochine, en 1954). Capa était pour moi un ami très cher...

Quel regard rétrospectif portez-vous sur votre travail?

J'estime qu'un reporter photographe est un historien au quotidien et je me considère comme un historien amateur. Je me suis toujours intéressé à l'histoire des civilisations passées, perdues ou même à notre histoire qui remonte à un, trois ou quatre siècles.

En photographiant De Gaulle, Eisenhower, Kennedy, Churchill, Franco et les autres, j’ai surtout été un témoin de l'Histoire. Je n’ai d’ailleurs jamais eu conscience de la valeur de mes photographies et je n’en ai toujours pas conscience maintenant.

Pour moi chaque photo est un enfant. C'est quelque chose que j'aime, alors, quand on me dit « Ah oui! C'est un document historique! » je dis bon très bien youpi! (rires). Pourquoi en serais-je fier? J'ai fait mon boulot c'est tout! Je n’ai aucune raison d’être fier pour le simple fait d’avoir été présent, comme d’autres correspondants, à un moment qu’on considère aujourd’hui comme historique. Etre fier parce qu’une photo est bonne c’est autre chose...

Quelles sont, selon vous, vos meilleures photos?

J'ai pris un certain nombre de bonnes photos, maintenant quelles sont les meilleures.... Chaque photo représente pour moi un souvenir. Il est donc difficile d’être objectif. C’est la raison pour laquelle je préfère que ce soit les autres qui décident. J'ai bien entendu mes critères pour juger de la qualité d'une photo car c'est en fonction d'eux que je photographie mais ce sont des critères qui me sont personnels. Je les garde pour moi. Il y a une photo qui est devenue célèbre après avoir été publiée dans le monde entier et qui pour moi sort vraiment du lot. Il s’agit d’une photo de Franco mesurant une portion du globe terrestre, à l’image de Chaplin dans Le Dictateur. Et ce crétin-là qui était gâteux me l'avait lui-même demandée! C'est la photo qui m'amuse le plus...

Je suis aujourd’hui un très vieux monsieur. Maintenant que ma vie est derrière moi, je suis content de ce que j'ai fait. Je suis heureux de ce que j'ai fait car la photographie est toujours une passion. J'ai fait ce que j'ai dû faire, ce que j'ai voulu faire sans chercher à faire autre chose qu'en retirer du plaisir...

Propos recueillis par Caroline Gautron


Past exhibition:

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